Mercredi 17 février 2010
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Défi n°23 pour la communauté Croqueurs de mots : queue à la boulangerie !
Voici le cadre que Brunô nous impose, c'est ICI. Après l'imagination fait le reste.
Bonne lecture à tous.
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De là où je suis, je peux apercevoir convenablement tous les clients qui patientent en attendant leur
tour. Et je peux vous certifier qu’on voit de tout : des qui patientent patiemment, des qui patientent impatiemment, des qui regardent leurs pieds, des qui se grattent le nez, des qui
rêvent, des qui sourient, des qui font la tête… la liste est longue, mes braves gens, si vous saviez.
De là où je suis - un peu en hauteur, parallèle à la porte d’entrée - j’ai vue plongeante sur les pâtisseries. Y’a de quoi saliver à longueur de journée, mais moi j’ai juste le droit de
regarder.
Ici, c’est l’été depuis deux jours. Il commence à faire très chaud, à faire très très très chaud. On le
voit bien quand il fait très très très chaud… Rita, la femme du boulanger, est irritable dès que la porte de sa boulangerie reste longtemps ouverte. « Si la clim’ tourne à fond, ce n’est pas
pour faire rentrer la chaleur », qu’elle rétorque à tout bout de champ ! Et pourtant, Rita, tout le monde l’aime malgré ses coups de gueule. Moi je le connais son secret, depuis le
temps que je l’admire de là où je suis. J’ai appris à la connaître Rita. Alors, je vais vous le dire, si tout le monde l’aime malgré ses coups de
gueule, c’est parce qu’elle est jolie comme un cœur. Même quand elle crie. Elle a sur son visage deux petites fossettes qui se dessinent à chaque fois qu’elle parle, et à l’extrémité de ses yeux
naissent des petites ridules qui s’éclatent comme les rayons d’un soleil. Rita, c’est simple elle rayonne toute l’année, c’est un astre à elle toute seule. C’est aussi pour cette raison que sa
boulangerie, place de l’Eglise, est blindée en ce dimanche matin. Il est déjà 11 h, mais le week-end et la chaleur aidant, on a l’impression que les gens viennent de découvrir tous ensemble que
le jour s’était levé. Par la suite, c’est comme s’ils s’étaient tous donnés rendez-vous chez « Rita, ma mie ».
Et c’est là qu’intérieurement, je commence mon analyse des clients. Au gré de tout ce que j’ai pu observer
ou entendre, il y en a que je connais parfaitement. Ce matin je suis gâté, il y a foule. Une file d’attente à perte de vue. Je débute toujours par le client en train de se faire servir et recule
jusqu’à l’entrée, voire même jusqu’aux personnes sur le trottoir. Je peux vous donner un échantillon, les trois premières personnes sont des habituées. Heureusement je trouve des manières de
passer mon temps agréablement sinon ce serait monotone, de là où je suis – un peu en hauteur, parallèle à la porte d’entrée.
Rita est en train de servir Marie. La pauvre Marie est débordée du matin au soir depuis qu’elle a mis au
monde ses triplés voilà deux ans… Pourtant Marie n’en voulait plus d’enfants. Elle avait déjà deux filles, gentilles et bien élevées, qui la comblaient de bonheur. Comme beaucoup, son mari
l’avait tanné pour « tenter le garçon » qu’il disait… et ben il a été servi : et hop, trois filles de plus. Depuis Marie, cernée, a perdu le sourire. Et chaque dimanche, sans
envie, sans bonheur, elle vient acheter des pâtisseries pour les filles. Ce matin, malgré la queue, elle ne sait pas quoi choisir. Alors que les gens s’impatientent, elle pense tout bas que sa
vie ressemble à un immense mille-feuilles. Elle a empilé couches sur couches, et colmaté le tout avec le peu d’amour qu’elle avait la force de donner, mais tout menace de s’écrouler d’un instant
à l’autre.
Derrière Marie se tient, pensif, Louis. Louis, je vais vous dire, ça faisait trente ans qu’il venait
devant la porte de la boulangerie sans jamais rentrer. Trente ans ! C’était toujours Léonie, sa Mie Léonie, qui achetait le pain. Lui, après, il le portait jusqu’à la maison et le dimanche,
il aimait casser un bout de croûte avant le repas… un petit bout de pain frais, tartiné de beurre demi-sel sur lequel il déposait une ou deux rondelles de saucisson comme s’il prenait une petite
avance sur le déjeuner dominical. Il portait toujours un béret bleu marine et une veste bleu ciel le Dimanche. Aujourd’hui, Louis est vêtu d’une casquette marron et d’une veste beige. Léonie est
clouée au lit et c’est lui qui doit s’acquitter de la tâche d’acheter le pain. Ce n’est qu’une fois à l’intérieur qu’il est surpris par les multiples variétés de pain. Il ne sait pas quoi
prendre. Il n’avait jamais fait attention au pain qu’il mangeait…
Tout à sa réflexion, il ne vit pas la Thérèse qui essayait de lui piquer sa place… Ah la Thérèse, quatre
vingt cinq ans bientôt. Elle était redoutable pour gagner du terrain, mine de rien. Elle faisait la malade, alors qu’elle avait une pêche d’enfer, et les gens la croyaient, alors par pitié ou par
compassion, la faisaient passer avant. Ca marchait presque à tous les coups. C’était son plaisir à elle, dans ce monde, depuis que sa dernière amie avait rejoint le paradis sans la prévenir.
Alors ce matin, elle avait bien vu qu’il avait l’air perdu ce monsieur devant elle… Elle avait bien vu… Alors elle essaya de tricher, mais elle fût arrêtée net par le regard noir de Rita et
regagna sa place.
Et moi pendant ce temps là, de là où je suis - un peu en hauteur, parallèle à la porte d’entrée – je me
dis juste qu’il ne fait pas vraiment bon d’être ce que je suis : un vieux paquet de biscottes, ici, posé sur l’étagère, depuis des lustres. J’attends que quelqu’un veuille bien de moi pour
voir un peu de pays. Mais il semble que ma destinée s’arrête ici. Parce que, depuis que les grandes surfaces existent, vous en connaissez beaucoup vous des gens qui entrent dans une boulangerie
exprès pour acheter des biscottes ?
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